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The text and the space of performance from "La Plume" to "Le Mur". Stephane Mallarme among the avant-gardes

Dissertation
Author: Diana Schiau-Botea
Abstract:
This dissertation compares fin-de-siècle avant-garde production to the work of Stéphane Mallarmé, who is generally considered to epitomize the solitary writer, withdrawn from public life. A detailed reconstruction of contemporary avant-garde performances and literary journalism enables a new reading, and a shifted understanding of the social and political dimensions of Mallarmé's poems, critical essays, and theatrical projects in light of these collective activities. The thesis investigates the works of avant-garde groups performing in Paris: the Hydropathes, a group of "Fumiste" artists from the Latin Quarter; the legendary Chat Noir cabaret, founded by Rodolphe Salis in Montmartre; La Plume, a magazine most commonly associated with Symbolism; and finally, the lesser known artists of the Quat'z'arts cabaret, who, at the turn of the century, produced a happening-like walljournal, entitled Le Mur, in Montmartre. All these groups associated the publishing of illustrated magazines with performances that took place in various cafés and cabarets designed and decorated for this purpose. A certain parallelism, thus, can be identified in the structure of journals and the development of group performances, insofar as textual production, public performance, and interior design equally contribute to the construction and promotion of a communal identity. The extensive exploration of Mallarmé's work reveals an analogous concern with the necessity of a public representation of writing. From his early poems to the final edition of Poésies and the visual poem Un coup de Dés, from the fashion journal La Dernière Mode to his critical, continually revised essays, from his foreign conferences and the Tuesday reunions with his friends to his ambitious project of a ritualistic "Book," Mallarmé constantly underlines the significance of institutionalizing the private act of writing and, thus, symbolically links the private space of individual life with the sphere and activity of public feasts. The emerging mass culture of the Third Republic in which newspapers begin to play a central role, challenges the traditional, humanist function of books and canonical readings. This dissertation shows how Mallarmé and avant-garde groups respond to this crisis and invite contemporary elites and crowds to imagine possible communities.

Table of Contents ABSTRACT
OF
THE
DISSERTATION
 ii 
 DEDICATION
 iv 
 ACKNOWLEDGEMENTS
 v 
 TABLE
OF
CONTENTS
 vii 
 1. 
 INTRODUCTION
 1 
 1.1. 
 L E
JOURNAL
SUR
LA
SCENE
DE
LA
REVUE 
 1 
 1.2. 
 A VANT ­ GARDES 
 10 
 1.3. 
 E SPACE
TEXTUEL
ET
ESPACE
THEATRAL 
 12 
 1.4. 
 E SPACE
PERFORMATIF 
 14 
 2. 
 LES
FETES
DES
AVANT­GARDES
 24 
 2.1. 
 L ES
 H YDROPATHES 
 24 
 L ES
MARCHES
HYDROPATHESQUES 
 29 
 U N
ESPACE
DEMOCRATIQUE 
 39 
 F UMISME
ET
FUMEE 
 62 
 2.2. 
 L E
 C HAT
 N OIR 
 90 
 A VANT
 L E
 C HAT
 N OIR 
 90 
 P ARATOPIE
ET
HETEROTOPIE 
 102 
 «
L E
 C HAT
 N OIR 
» 
A
 M ONTMARTRE : 
CONTINUITE
ET
DIFFERENCE
PAR
RAPPORT
AUX
 H YDROPATHES 
 111 
 L E
 P REMIER
 C HAT
 N OIR 
 131 
 «
U NE
MYRIADE
DE
CHATS 
»
 147 
 «
E N
VIEUX
LANGAGE
FRANÇOIS 
» 
 (V ILLON )
 161 
 D EFILES 
 175 
 L E
THEATRE
D ’ OMBRES
DU
SECOND
 C HAT
 N OIR 
 182 
 2.3. 
 L A
 P LUME 
 213 
 L E
BATEAU
A
LA
MER 
 213 
 L A
LUNE
ET
LE
SOLEIL 
 229 
 L E
 T HEATRE
 M INUSCULE 
 232 
 L’ ESPACE
PERFORMATIF
DU
BANQUET 
 250 
 3. 
 MALLARME
ENTRE
LE
TEXTE
ET
LE
LIEU
DE
SPECTACLE
:
«
COMPARER
LES
 ASPECTS
ET
LEUR
NOMBRE
»
 276 
 3.1. 
 L A
MAISON , 
LIEU
DE
LA
FETE 
 276 
 L E
 «
 SALON
VIDE 
»
 276 
 L A
 «
 GROTTE
DE
NOTRE
INTIMITE 
»
 297 
 L A
PETITE
MAISON
DE
 S OCRATE 
 328 
 3.2. 
 L IEUX
DE
RENCONTRE 
 371 
 L E
 «
 CLOITRE
BRISE 
»
 371 
 «
L A
MAISON
EN
TOILE 
»
 389 
 L E
VERS , 
 «
 CE
TISSU
TRANSFORMABLE
ET
ONDOYANT 
»
 413 


viii

La
foule,
«
gardienne
du
mystère
»
 413 
 Le
tissu
en
spectacle
 422 
 La
musique
des
mots
 443 
 3.3. 
 D’ UNE
MAISON
A
L ’ AUTRE 
 464 
 L’ ADRESSE
POSTALE 
 464 
 L E
TEXTE
ET
LE
GESTE
 : 
LA
FABRIQUE
DE
LA
FIGURE 
 481 
 3.4. 
 U N
COUP
DE
 D ES 
: 
 «
 LA
MEMORABLE
CRISE 
»
 508 
 «
D ANS
QUELQUE
MISE
EN
SCENE
SPIRITUELLE
EXACTE 
»
 508 
 «
POÈME
»
 508 
 La
lecture
 516 
 Le
théâtre
de
l’esprit
:
les
mots
et
les
ombres
 523 
 «
S UBDIVISIONS
PRISMATIQUES
DE
L ’I DEE 
»
 531 
 Projections
 531 
 L’orage
 538 
 «
Idéalement
et
fictivement
»
 546 
 Ce
que
font
les
mots
 546 
 «
S UR
SA
TABLE
DE
BOIS
TRES
SOMBRE , 
CARREE , 
AUX
JAMBES
TORSES , 
IL
DISPOSA
LE
MANUSCRIT
DE
SON
 POEME 
»
 580 
 La
première
d’Un
coup
de
dés
 580 
 Le
dispositif
 588 
 3.5. 
 L E
PROJET
DU
 «
L IVRE 
»
 597 
 «
L E
 T IROIR
DE
LAQUE 
»
 597 
 Dans
l’atelier
du
poète
 597 
 L’évolution
du
projet
:
Livre
et
Théâtre
 606 
 L’ ESPACE ‐ TEMPS
DES
LECTURES 
 614 
 L E
MYSTERE 
: 
 «
 RACCORDS
 – 
RAPPORTS 
»
 633 
 L’opération
 633 
 Les
diagrammes
:
fermeture
et
ouverture
 645 
 La
diagonale
 652 
 «
C HAPEAU
ECLATE
SOLEIL 
»
: 
L ’ ESPACE
THEATRAL
DE
LA
FICTION 
 662 
 Spectacle
privé
et
spectacle
public
 663 
 L’invention
poétique
 668 
 L’appel
 668 
 Les
deux
femmes
 669 
 Le
truc
de
la
mort
de
faim
 692 
 L’Invitation
 697 
 La
séance
 702 
 4. 
 LE
MUR
 711 
 4.1. 
 L A
LETTRE 
 DECHIREE 
 711 
 4.2. 
 U N
SPECTACLE
POLITIQUE 
 724 
 4.3. 
 «
U N
RETOUR
VERS
L ’ ENFANCE 
»
 738 
 U N
ANTI ‐ PROGRAMME 
 738 
 D ES
HOMMES ‐ ENFANTS 
 744 
 L E
NOM
DE
L ’ ARTISTE 
 752 
 4.4. 
 G ARANTIES
PERFORMATIVES 
 755 
 5. 
 CONCLUSION
 768 


ix

6. 
 BIBLIOGRAPHIE
 778 
 6.1. 
 C ORPUS
PRIMAIRE 
 778 
 A VANT ‐ GARDES 
 778 
 Journaux
et
revues
 778 
 Anthologies
 778 
 Albums
et
livres
collectifs
 778 
 Revues
 778 
 Programmes
 778 
 Théâtre
d’ombres
du
Chat
Noir
 779 
 Théâtre
Minuscule
de
La
Plume
 779 
 Publications
individuelles
 779 
 S TEPHANE
 M ALLARME 
 780 
 Editions
 780 
 Revues
consultées
 780 
 Correspondance
 780 
 A UTRES
TEXTES
LITTERAIRES 
 780 
 6.2. 
 C ORPUS
CRITIQUE 
 782 
 L ES
HYDROPATHES , 
 L E
 C HAT
 N OIR , 
 L ES
 Q UAT ’ Z ’ ARTS 
 782 
 T HEATRE
D ’ OMBRES 
 783 
 L A
 P LUME 
 783 
 S TEPHANE
 M ALLARME 
 784 
 Témoignages
de
contemporains
 784 
 Ouvrages
entièrement
consacrés
à
Mallarmé
 784 
 Ouvrages
consacrés
partiellement
à
Mallarmé
 785 
 Articles
 786 
 Revues
et
colloques
 786 
 A RTS
DU
SPECTACLE 
 786 
 Dramaturgie
et
esthétique
théâtrale
 786 
 Histoire
des
lieux
du
spectacle
 788 
 Scénographie
et
décor
 788 
 E SPACE 
 788 
 P RAGMATIQUE
ET
ARGUMENTATION 
 789 
 B OHEME
ET
AVANT ‐ GARDES 
 789 
 E STHETIQUE
ET
POLITIQUE 
 790 
 P OETIQUE 
 790 
 J OURNALISME 
 791 
 A RTS
PLASTIQUES
ET
PHOTOGRAPHIE 
 791 
 H ISTOIRE 
 792 
 S CIENCES

HUMAINES 
 792 
 M YTHOLOGIE , 
MYSTICISME
ET
ALCHIMIE 
 792 
 D ICTIONNAIRES 
 792 
 Dictionnaires
de
théâtre
 792 
 Autres
dictionnaires
 792 
 CURRICULUM
VITAE
 794 


1

1. Introduction

1.1. Le journal sur la scène de la revue

Le 2 janvier 1887, le bon vivant et jovial poète Raoul Ponchon publie Le Salvador est arrivé, une revue de l’année 1886 en trois tableaux, dans Le Courrier français 1 . Stéphane Mallarmé sera l’un des personnages les plus importants de cette courte pièce. « Que le défilé commence », annoncent la commère Mlle Gilberte, belle actrice des Bouffes-Parisiens et le compère, l’acteur Coquelin Cadet de la Comédie Française, célèbre interprète de monologues modernes et auteur de petits traités très appréciés sur le rire fin de siècle. Pendant leur présentation amusante et bien rythmée des événements culturels récents, Gilberte et Cadet accueillent sur scène une parade de « toute la presse Parisienne ». Les différents journaux sont représentés par « de jolies créatures court-vêtues et fort potelées », toutes pareilles les unes aux autres. Gilberte les décrit à Cadet dans un « rondeau » de cinquante-deux décasyllabes. Sa tirade révèle le nombre impressionnant de journaux ainsi que la difficulté de les classer. Même les publications qui semblent opposées à première vue, ne le sont pas en réalité, parce que toutes cherchent à attirer les lecteurs en racontant des scandales, des vols et des crimes 2 . Toutefois, Gilberte établit une distinction importante entre les journaux sérieux et les feuilles satiriques, dont le grand mérite est de lutter contre les poses « funèbres » ou simplement ennuyantes des

1 Raoul Ponchon, Le Salvador est arrivé, Le Courrier français du 2 janvier 1887. 2 Cadet demande à Gilberte : « Dis-moi, Gilberte, il y a tant de crimes que ça à Paris ? ». Gilberte lui répond : « Oui, mon ami, la moitié de la population assassine l’autre » (ibid.).

2

bourgeois : « De ces journaux diverse est la nuance Ainsi que tu peux t’en apercevoir, Ils sont l’honneur plus ou moins de la France ; […] Le Figaro n’en craint pas que je pense : Il fut toujours un dragon de vertu, C’est le journal qu’on lit le plus en France ; Cela s’explique, il a Wolf et Vitu, Voici Gil-Blas dont la vogue est énorme. L’Evénement qui signe Louis Besson. […] Le Matin vit en très bon camarade, Avec le Soir qu’on lit… à Bougival, Et l’on peut voir se donnant l’accolade Le vaste Temps et le Petit Journal. Tous ne sont pas également funèbres, Moi j’en ai lu parfois et j’ai bien ri : Je nommerai parmi ces derniers zèbres Le Tintamarre et le Charivari. […] Les nommer tous comment puis-je le faire ? Ils sont nombreux autant que les voleurs ; L’Anti-Concierge a fait quelque poussière, O grand Sapeck ! J’en passe et des meilleurs. Mais j’ai gardé pour exciter ton zèle Un vrai journal, fils aîné du succès, Après lequel il faut tirer l’échelle : Mon cher Cadet, c’est le Courrier Français ; C’est là qu’on voit les dessins de Willette, Cent fois plus beaux que le Grand-Opéra. Sans ce journal nulle fête est complète. Tra la la la, tra la la la la la ! ».

Le panégyrique de Ponchon met en évidence, malgré son ton railleur, l’absence de différences entre des journaux dont le nom évoque des idées contraires, comme par exemple « Le vaste Temps et le Petit Journal ». Comme il n’y a aucune hiérarchie déterminée par la qualité de l’information, le seul critère de classification est la vogue,

3

c’est-à-dire la capacité d’attirer les masses, mesurable grâce au tirage 3 . Le journal devient, comme l’annonce si bien Hegel, la prière, non seulement du philosophe, mais celle aussi de chaque individu, car de nouvelles couches de la population, nouvellement alphabétisées, ont accès à ce moyen de communication de masse. Dans Le Salvador est arrivé, à la question naïve de Cadet qui fait suite à la tirade de Gilberte – « Tout cela est joli, mais qui donc lit tous ces journaux ? » – un autre personnage, Taylor, répondra d’un ton angoissé : « Mais tout le monde, monsieur ; tout le monde, voilà bien le malheur ». Malgré la réplique enjouée de Cadet – « Tout le monde : ça n’est qu’une infime partie de la population » – l’inquiétude subsiste. Le journal de masse va bouleverser la conception du livre, de ses fonctions et de ses rapports avec le nouveau public de citoyens. L’ambition du journal est d’atteindre un très grand public. Il s’adresse à la nation entière qu’il souhaite informer de tout ce qui se passe dans le monde. Le développement du télégraphe électrique, des réseaux ferroviaires et de la poste favorise l’émergence de ce type de discours monopolisateur et totalisant 4 . Dans un feuillet publicitaire pour Gil Blas, « journal quotidien d’informations, d’actualités, Littérature, Politique/ DE SPORT, D’ART, DE FINANCE, DE SCIENCE » fondé en 1879 par Auguste Dumont, on lit cette annonce impressionnante : « En un mot Gil Blas s’occupe de tout ce qui se dit, se lit, se fait et se passe dans le monde entier » 5 . De même, dans Le Courrier français, journal hebdomadaire fondé par le publicitaire Jules Roques en 1884, le journal apparaît comme

3 Voilà quelques chiffres pour pouvoir comparer différents journaux que cite Ponchon : en octobre 1880, Le Figaro a un tirage de 98’345, Gil Blas de 30’285, Le Gaulois de 12’888 et L’Evénement de 12’629. Par contre, Le Petit Journal, un journal populaire fondé en 1863 par Moïse Millaud, a un tirage de 602’585. Voir à ce sujet Michael B. Palmer, Des petits journaux aux grandes agences. Naissance du journalisme moderne, Paris, Aubier, 1983, pp. 320-321. 4 Marie-Eve Thérenty, La Littérature au quotidien. Politiques journalistiques au XIX e siècle, Paris, Seuil, 2007. 5 Bibliothèque Nationale de France, Tolbiac-Rez-de-jardin-magasin, GR FOL-LC2-3986.

4

le seul instrument d’étude capable de s’adapter aux changements constants du monde et de l’humanité, représentés comme une vaste mer tumultueuse : « Il ne veut s’isoler ni dans le temps ni dans l’espace. Il pense, avec le bon sens propre à notre bon pays, qu’il serait bien sot de renoncer, sans la moindre utilité, à une partie quelconque des innombrables trésors que lui offrent de tous les côtés les perpétuelles métamorphoses de la nature et l’incessant devenir de l’ondoyante humanité » 6 .

En même temps, le développement du système médiatique, déclenché par la transformation du journal en un moyen de communication de masse, remet profondément en cause la conception humaniste du livre, comme l’a montré Peter Sloterdijk dans Règles pour le parc humain 7 . Le modèle du livre comme lettre créatrice d’amitié, d’affinités entre l’auteur et ses lecteurs éloignés, ne peut plus garantir à lui seul la cohésion culturelle et politique de la nation. C’est pourquoi la distance entre les émetteurs et les destinataires de discours constituants 8 fera place régulièrement à une proximité spectaculaire. Des journaux comme Le Figaro ouvrent des salles de dépêches où les gens peuvent venir comme à une exposition, lire les dernières nouvelles et réclames affichées sur les murs. D’autres diversifient leurs activités extra-littéraires : ainsi, Fernand Xau achète un immeuble rue Richelieu pour en faire le siège de la rédaction du Journal qu’il a fondé en 1892 ; il y installe aussi un restaurant chic et un théâtre 9 . Les journaux vont aussi devenir des personnages sur la scène très populaire des revues. Leur représentation allégorique par des femmes n’est pas exceptionnelle dans Le Salvador est arrivé de Ponchon. Elle est très goûtée par l’amateur de ce genre de

6 Le Courrier français du 30 décembre 1888. 7 Peter Sloterdijk, Règles pour le parc humain. Une lettre en réponse à la Lettre sur l’Humanisme de Heidegger, trad. Olivier Mannoni, Paris, Mille et Une nuits, 2000. 8 Dominique Maingueneau, Le Discours littéraire. Paratopie et scène d’énonciation, Paris, Armand Colin, 2004. 9 Jerrold Seigel, Paris bohème. Culture et politique aux marges de la vie bourgeoise 1830-1930, Paris, Gallimard, 1991, p. 220.

5

divertissement, critiqué incidemment par le directeur du Courrier français Jules Roques, pour sa monotonie, son caractère prévisible et la prédominance du verbal sur le visuel. Roques va jusqu’à proposer des revues muettes, où les informations nécessaires à une bonne compréhension du spectacle seraient écrites et présentées comme telles au public 10 . Le Figaro, Gil Blas, L’Evénement et Le Gaulois dansent une quadrille dans la revue Presse-Ballet, jouée aux Folies-Bergère en avril 1888, suivie d’un pas mimé interprété par La Gazette des tribunaux, La Vie parisienne, Le Fashionable et Le Temps. Après cette danse, Mlle Bardout fait son apparition sur la scène en claquant du fouet. Conduisant le cortège des journaux sur un air de polka, elle représente évidemment le très impertinent Courrier français, leader de la presse mondaine et cible favorite de la censure. Une autre actrice, Valentine Valti, joue le rôle du Courrier français dans la revue Tout autour de la tour de Julien Sermet et Louis Bataille, représentée en novembre 1888 à La Scala. Son costume – des bas de soie noirs, des jarretières roses, un maillot et un bout de jupe retroussée – reçoit les éloges du Courrier français et devient très vite un symbole de l’esprit émancipé du journal. Les femmes incarnent sur la scène des idées générales qui régissent les rapports des journaux aux événements actuels. Un collaborateur du Courrier français qui se cache sous le très amusant pseudonyme de Jean d’Arc présentera La Revue des Demi-Vierges au Concert des Ambassadeurs le 6 août 1895. Adolphe Willette, célèbre peintre montmartrois et décorateur du cabaret du Chat Noir, en dessinera les costumes. Une des scènes les plus appréciées montre deux « affiches vivantes » sur une musique de valse. Dans une d’entre elles, Juliette Garcia imite la pose de la femme dessinée sur l’affiche du Courrier français de 1891 par Jules Chéret, le maître consacré de l’affiche d’art.

10 Jules Roques, « Plus de revues », Le Courrier français du 8 janvier 1888.

6

L’illustration de cette affiche par Willette célèbre l’union du journalisme, des arts plastiques et des arts du spectacle. Accrochée à une toile signée par Willette, sur laquelle le nom du journal et de son directeur sont transcrits à la main, Juliette Garcia joue le rôle d’une nymphe moderne qui séduit une vieille sculpture sans bras. Elle caresse le nez d’un satyre amusé avec une plume. Sa robe est presque emportée par le vent, tout comme les pages du Courrier français qu’elle tient dans sa main gauche, sur lesquelles ne sont visibles, de nouveau, que le titre du journal et le nom du directeur, ainsi que quelques vagues figures. Des putti jouent autour de cette peinture singulière. L’un d’entre eux protège le couple de l’orage qui emporte tout sur son passage et qui symbolise le passage du temps 11 . Le conflit entre la forme du journal et celle du livre est un enjeu important dans l’œuvre de Stéphane Mallarmé. Arrivé dans la capitale en 1871, le poète rédige lui-même dans sa presque totalité « une gazette du monde et de la famille » hebdomadaire, La Dernière Mode, de 6 septembre au 20 décembre 1874. Il signe ses divers articles avec des pseudonymes aussi divers et amusants que IX, Marguerite de Ponty, Miss Satin, une Dame créole, Zizy, bonne mulâtre de Surate, une Aïeule, Olympe, Négresse ou Une Lectrice Alsacienne 12 . De plus, son volume Divagations, publié en 1897, est élaboré, en grande partie, comme un montage à partir d’articles remaniés de La Revue indépendante, The National Observer et La Revue Blanche. Enfin, son poème Un coup de Dés jamais n’abolira le hasard et son projet de représentation rituelle connu sous le nom de

11 Adolphe Willette, « L’affiche vivante de Chéret: le Courrier français, représentée par Mlle Juliette Garcia dans la Revue des Demi-Vierges », Le Courrier français du 18 août 1895. 12 Sur l’importance désormais incontestable de cette publication dans l’œuvre de Mallarmé, voir Roger Dragonetti, Un fantôme dans le kiosque : Mallarmé et l’esthétique du quotidien, Paris, Seuil, 1992 et Jean- Pierre Lecercle, Mallarmé et la mode, Paris, Séguier, 1989.

7

« Livre », sont des formes textuelles marquées par la matrice journalistique. D’autre part, Mallarmé place expressément son recueil Poésies sous le signe d’une performance en creux. Il choisit de marquer le seuil de son volume par un sonnet qu’il a prononcé en tant que président au banquet organisé par la revue La Plume le 9 février 1893, en modifiant toutefois son titre de « Toast » en « Salut ». Dans les exégèses de ce sonnet liminaire, on insiste souvent sur le détachement indispensable du texte par rapport à la circonstance, sans lequel sans doute le poème ne pourrait déployer son riche éventail de significations 13 . Notre hypothèse est que le contexte dans lequel ce poème a été proféré est au contraire capital non pas seulement pour la compréhension globale du texte mais aussi pour la conception que Mallarmé construit à travers toute son œuvre des rapports nécessaires entre le texte écrit et la représentation. Notre étude propose donc d’envisager la circonstance comme une situation d’énonciation exemplaire. Cette « scène d’énonciation » particulière, du poète âgé à qui un groupe de jeunes demande de prendre la parole, révèle l’esthétique mallarméenne et sa portée à la fois métaphysique et sociale, comme « dans un motif d’action » 14 . L’orage – image centrale dans l’œuvre de Mallarmé – est une représentation de l’époque commune à différents groupes que nous étudierons. Le poète identifie aussi des formes textuelles avec l’exhibition de femmes sur la scène. Dans son projet de 1888, intitulé Le Tiroir de laque, il envisage d’utiliser un frontispice féminin comme figure allégorique universelle de la pensée à l’œuvre dans le livre : une dame, le nez dans un tiroir ouvert d’un grand cabinet Japonais, dont elle semble couler de toute la sveltesse de

13 Bertrand Marchal, Lecture de Mallarmé. Poésies – Igitur – Un coup de Dés, Paris, José Corti, 1985 pp. 13-14. 14 Stéphane Mallarmé, La Musique et les Lettres, Œuvres complètes II, Paris, Gallimard, 2003, p. 77.

8

sa robe 15 . Le volume a été publié en 1891 avec le titre plus modeste Pages et un frontispice illustré par Auguste Renoir : une femme avec une chevelure abondante debout sur l’arc d’un cercle qui symbolise le globe terrestre. Pages est la version originale de Divagations, volume qui rassemble en un savant mélange des poèmes en prose et des « poèmes critiques », qui sont des écrits journalistiques remaniés. Parmi les poèmes en prose, « Le Phénomène futur » et « La Déclaration foraine » décrivent des représentations pendant lesquelles une femme immobile est montrée à la foule d’une foire comme un « tableau vivant ». Dans le second poème, la dame est explicitement présentée comme une allégorie de l’âme du poète, transfigurée en un emblème universel. Célébrant les cheveux lumineux de la dame, le sonnet élisabéthain récité par le poète bonimenteur constitue également une métaphore splendide de celle qui figure l’Idée humaine. Les points communs que nous relèverons ne sont pas de simples coïncidences. La revue de Raoul Ponchon Le Salvador est arrivé est importante aussi bien par la place qu’elle réserve à la figure du poète que par l’allégorisation des journaux. « Entre le poète », écrit Ponchon, sans nommer Mallarmé, comme s’il était déjà devenu un type. « Nous n’avons que faire d’un sonnet », lui dit Cadet, mais le poète lui rétorque : « On a toujours besoin d’entendre un sonnet ». On s’attendrait certainement à une parodie, mais il n’en est rien. Mallarmé récite en fait un poème tout récent, publié dans La Revue Indépendante en janvier 1887. La parution dans Le Courrier français date, elle, du 2 janvier. On pourrait même se demander laquelle des deux éditions a été lue en premier par les Parisiens : celle du Courrier français, sans doute. Ce sonnet décrit une chambre sépulcrale qui garde les traces d’un passé désavoué

15 Stéphane Mallarmé, Lettre à Edmond Deman du 21 novembre 1888, Correspondance XI, Correspondance II-XI, éd. Henri Mondor et Lloyd James Austin, Paris, Gallimard, 1965-1985, pp. 42-43.

9

par l’héritier, que ne chauffe aucun feu dans la cheminée et où aucune « immortelle bouffée » de pipe ne peut « à l’abandon surseoir » : « Sonnet Tout orgueil fume-t-il du soir, Torche dans un branle étouffée Sans que l’immortelle bouffée Ne puisse à l’abandon surseoir.

La chambre ancienne de l’hoir De maint riche mais chu trophée Ne serait même pas chauffée S’il survenait par le couloir.

Affres du passé nécessaires Agrippant comme avec des serres Le sépulcre du désaveu

Sous un marbre lourd qu’elle isole, Ne s’allume pas d’autre feu Que la fulgurante console » 16 .

La fin de la scène montre au fond, le convoi funèbre de la Pénultième : « On voit, en cet instant délicieux, passer au fond du théâtre les trois frères Lionnet, qui suivent en foule le convoi de la désespérée Pénultième ». Cette didascalie plus énigmatique se réfère à un autre texte de Mallarmé, très connu, le poème en prose « Le Démon de l’analogie », publié dans Le Chat Noir du 28 mars 1885, le journal du notoire cabaret montmartrois fondé par Rodolphe Salis en 1881. La mise en scène du poète dans la revue de Ponchon fait sourire, certes, mais elle est loin d’être simplement anecdotique. Par ailleurs, le choix de ce poème de Mallarmé n’est pas sans rapport avec la fonction de la revue qui est de célébrer l’année écoulée et d’inaugurer la nouvelle année. Notre étude montre que Mallarmé porte une grande attention à la fonction sociale

16 Raoul Ponchon, op. cit. La seule différence par rapport à l’édition dans La Revue indépendante est une virgule au vers 11 et une absence de virgule au vers 12.

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du texte poétique (« On a toujours besoin d’entendre un sonnet ») et que, de ce fait, il ausculte et analyse avec acuité son époque, en cherchant continuellement à essayer et réajuster ses idées. Il accepte de présider des banquets et saura lui-même gérer une petite communauté d’amis en tant que maître de « la petite maison de Socrate » On sera surpris par conséquent de trouver dans ses œuvres un nombre important de représentations que véhiculent aussi différents groupes d’artistes de l’époque. Mais nous pouvons en même temps mesurer aussi toute la distance qui sépare Mallarmé de ces groupes, qui concerne en premier lieu son travail minutieux et très personnel de la langue, son extrême lucidité et surtout ce que Vincent Kaufmann appelle les « fictions de la maîtrise », des figurations multiples et corrélées de la possibilité même d’une maîtrise absolue 17 . Comme l’a montré aussi Bertrand Marchal, au cœur de l’œuvre de Mallarmé il y a des enjeux métaphysiques d’une importance capitale, qu’on ne saurait souligner assez dans un travail comparatif comme celui-ci 18 .

1.2. Avant-gardes

Dans la thèse, nous choisissons de présenter les réunions festives de quatre groupes différents : d’abord les Hydropathes, le groupe du Chat Noir et le groupe de La Plume, puis, après l’étude de l’œuvre de Mallarmé, le groupe moins connu du cabaret des Quat’z’arts. Parmi ces groupes, seule La Plume a un lien direct avec Mallarmé. Pourtant, Mallarmé devait certainement connaître les autres groupes, en particulier celui du Chat

17 Vincent Kaufmann, Le Livre et ses adresses. Mallarmé, Ponge, Valéry, Blanchot, Paris, Méridiens Klincksieck, 1986. 18 Bertrand Marchal, La Religion de Mallarmé : poésie, mythologie et religion, Paris, José Corti, 1988.

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Noir, car bon nombre de ses amis les fréquentaient et même y donnaient des représentations 19 . Nous examinons ces groupes comme des avant-gardes, malgré le fait que cette appellation va à l’encontre de l’acception courante, qui se rapporte aux avant-gardes historiques du XX e siècle. Un argument en faveur de ce choix serait tout simplement le fait que ces groupes constituent un creuset d’idées et de pratiques qui sont à l’origine des avant-gardes de plus tard 20 . Mais ce n’est pas la raison principale. Notre but ici n’est pas de proposer une définition de l’avant-garde, un concept vaste et parfois controversé, dont il existe de nombreuses explications 21 et parfois des idées préconçues, qu’il serait bon de réexaminer, comme l’a fait Frantisek Deak avec la très classique opposition des artistes et des bourgeois 22 . Nous envisageons l’avant-garde en tant que phénomène social, « à cause du caractère social ou antisocial des manifestations culturelles et artistiques qu’il soutient et qu’il exprime » 23 , sans toutefois porter notre attention au degré d’engagement politique des artistes. La perspective adoptée sera peut-être plus claire si on définissait l’avant-garde comme « la mise en acte d’une poétique spécifique du partage », comme le souligne

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Abstract: This dissertation compares fin-de-siècle avant-garde production to the work of Stéphane Mallarmé, who is generally considered to epitomize the solitary writer, withdrawn from public life. A detailed reconstruction of contemporary avant-garde performances and literary journalism enables a new reading, and a shifted understanding of the social and political dimensions of Mallarmé's poems, critical essays, and theatrical projects in light of these collective activities. The thesis investigates the works of avant-garde groups performing in Paris: the Hydropathes, a group of "Fumiste" artists from the Latin Quarter; the legendary Chat Noir cabaret, founded by Rodolphe Salis in Montmartre; La Plume, a magazine most commonly associated with Symbolism; and finally, the lesser known artists of the Quat'z'arts cabaret, who, at the turn of the century, produced a happening-like walljournal, entitled Le Mur, in Montmartre. All these groups associated the publishing of illustrated magazines with performances that took place in various cafés and cabarets designed and decorated for this purpose. A certain parallelism, thus, can be identified in the structure of journals and the development of group performances, insofar as textual production, public performance, and interior design equally contribute to the construction and promotion of a communal identity. The extensive exploration of Mallarmé's work reveals an analogous concern with the necessity of a public representation of writing. From his early poems to the final edition of Poésies and the visual poem Un coup de Dés, from the fashion journal La Dernière Mode to his critical, continually revised essays, from his foreign conferences and the Tuesday reunions with his friends to his ambitious project of a ritualistic "Book," Mallarmé constantly underlines the significance of institutionalizing the private act of writing and, thus, symbolically links the private space of individual life with the sphere and activity of public feasts. The emerging mass culture of the Third Republic in which newspapers begin to play a central role, challenges the traditional, humanist function of books and canonical readings. This dissertation shows how Mallarmé and avant-garde groups respond to this crisis and invite contemporary elites and crowds to imagine possible communities.