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Du poetique au politique: Transfiguration esthetique et depassement chez Baudelaire, Prevert et Cesaire

Dissertation
Author: Aurelie Van de Wiele
Abstract:
This study focuses on how the works of Charles Baudelaire, Jacques Prévert and Aimé Césaire respond to misery and existential anguish in the context of the shift to modernity, and particularly through the changes that modernity brings to philosophical discourses on the human and social condition. I argue that all three writers, although in different ways, explore the qualities of a particular perception of the world as a response to human alienation and social agony. This perception, based on "aesthetic transfiguration," goes beyond the appearance and usefulness of things to capture the aesthetic and metaphorical value of the world around us. I suggest that this vision, to varying degrees and with varying success, makes possible a certain relief from a social world of discontent for those able to achieve it; it also represents the first step toward a more political and collective reaction toward social and human dissatisfaction. My dissertation brings together the works of three very different poets, unveils the evolution of the role of literature in the past two centuries and serves, finally, to illuminate the concept of modernity.

TABLE OF CONTENTS Du poetique au politique : Transfiguration esthetique et depassement chez Baudelaire, Prevert et Cesaire Introduction 1 Chapitre I: Le divin, 1'esthetique et le social: contexte philosophique et sociopolitique moderne 17 1. Discours metaphysique : la fin du divin explicateur 21 2. Une reponse pre-moderne : l'ivresse et la mort 48 3. Discours esthetique et social : un art du present, une critique de l'actualite 64 4. Une reponse moderne : la transfiguration esthetique 83 Chapitre II: De la perception transfigurante du quotidien 92 1. Une poetique du devalue 94 2. Une ouverture a l'irrationnel 123 Chapitre III: Vers une satisfaction et une serenite existentielles 139 1. Joies esthetiques et harmonie cosmique 141 2. Des normes epistemologiques benefiques 158 Chapitre IV : Sur les limites de la transfiguration esthetique 186 1. La question de 1'accessibility au poetique 187 2. Le critere d'efficacite politique 205 Conclusion 227 Bibliographie 237

1 Introduction «i l y a peut-etre une transcendance vivante, dont la beaute fait la promesse, qui peut faire aimer et preferer a tout autre ce monde mortel et limite ».' Pour diverses raisons et dans divers registres, Charles Baudelaire, Jacques Prevert et Aime Cesaire font indeniablement partie du patrimoine litteraire de la langue fran§aise. Baudelaire se presente plutot comme un esthete en lettres et en arts et attire un public a la fois d'artistes et d'intellectuels « avant-gardistes ». L'erudition du poete ne fait aucun doute tant par sa connaissance d'ecrivains importants — tels que Victor Hugo, Edgar Poe et Theophile Gautier — que par l'abondance de ses essais critiques sur l'art et la litterature. Parfois marginalise a son epoque, il est sans conteste aujourd'hui un auteur canonique ; des critiques et litterateurs de son siecle comme de notre temps considerent irremplagable son apport aux lettres frangaises et a la critique artistique. Arthur Rimbaud admire les qualites perceptives du poete jusqu'a le consacrer precurseur du mouvement symboliste en etant «le premier des voyants, roi des poetes, un vrai Dieu ». Marcel Proust le tient tout simplement « pour le plus grand poete du XIXe siecle ».3 Dans son texte « A propos de Baudelaire », qui releve les caracteristiques esthetiques du poete, Proust le compare, et tres souvent le prefere, a Victor Hugo.4 ' Albert Camus, L'Homme revoke (Paris : Gallimard, 1951) 319. 2 Arthur Rimbaud, «Let t r e a Paul Demeny », 1871, CEuvres completes, ed. Antoine Adam (Pari s: Gallimard, 1971)253. 3 Marcel Proust, « A propos de Baudelaire », 1921, Contre Sainte-Beuve, ed. Pierre Clarac (Pari s: Gallimard, 1971)618. 4 621 ; 622.

2 Prevert, lui, est surtout un poete populaire, un ecrivain du grand public. II affirme lui-meme qu'il « ecri[t] en mauvais frangais pour les mauvais frangais »5 et declare avec desinvolture qu'il «[s]e fou[t] completement de ce qui se passe en litterature ».6 Cependant, son entree dans la Bibliotheque de La Pleiade en 1992 lui confere desormais aussi une reconnaissance et une attention academiques grandissantes. Denigre parfois de nos jours, il est en son temps admire de beaucoup, des poetes comme des intellectuels. La notice de Daniele Gasiglia-Laster et Arnaud Laster atteste par exemple du caractere d'«evenement litteraire » que prend la publication du recueil Paroles aux yeux de la presse.7 D'autre part, Georges Bataille rend hommage a la conception anti-lyrique de la poesie prevertienne, insistant sur le fait que l'auteur « ne soit nullement etranger aux soucis d'expression poetique les plus cultives. II les connait bien, [et] il s'en moque, [...]».8 Bataille salue aussi les qualites discursives et stylistiques de l'ecrivain, caracteristiques qui se retrouvent dans ses textes « paries » ; le penseur remarque en effet qu'« il n'est personne, a [s]a connaissance, qui donne un tour de profondeur si folle a une conversation plaisante, faite de noires saillies et d'un jeu verbal enrage ».9 Cesaire enfin, bien qu'intellectuel cultive, offre sa poesie a tous, aux erudits comme a la foule. II affirme en effet que l'apprehension de son oeuvre n'est pas une 5 Andree Bergens, Prevert (Paris : Editions Universitaires, 1969) 71. 6 Bergens 17. 7 Daniele Gasiglia-Laster et Arnaud Laster, notices, documents et notes, CEuvres completes, par Jacques Prevert, vol. 1 (Paris : Gallimard, 1992) 997. 8 Georges Bataille, « De l'age de pierre a Jacques Prevert (ou les liens de la poesie a l'evenement) », Critique 3-4 (1946) : 200. 9 « De l'age de pierre a Jacques Prevert » 200.

3 question de connaissances academiques mais « une affaire de sensibilite »,10 remarque qu'« un tas de gens, parfaitement armes pour comprendre cette poesie, ne la comprennent pas ; et que beaucoup de gens qui n'ont aucune culture particuliere la comprennent fort bien ».n L'apport de Cesaire a la litterature antillaise et de langue fran$aise est de plus sans pareil. Andre Breton reconnait les talents de plume de ce « grand poete noir » qu'il decrit comme « un noir qui manie la langue frangaise comme il n'est pas aujourd'hui un blanc pour la manier».12 Breton remarque aussi le cote innovateur de la poesie cesairienne, poesie qui est pour lui «le premier souffle nouveau, revivifiant »13, injecte dans un art qui menace a l'epoque de retomber dans l'ancien et la tradition sclerosee. Le penseur surrealiste affirme finalement que le Cahier d'un retour au pays natal n'est « rien de moins que le plus grand evenement lyrique de ce temps ».14 Jean-Paul Sartre, quant a lui, admire la demarche de creation de Cesaire qui se base, selon le philosophe, sur le detournement complet des preceptes surrealistes jusqu'a les dresser contre leurs createurs europeens. En effet, si le surrealisme cherche a l'epoque a remettre en cause le langage, Sartre explique que le poete martiniquais utilise cette demarche dans un but personnel; il declare : «le surrealisme, mouvement poetique europeen, est derobe aux Europeens par un Noir qui le detourne. contre eux et lui assigne une fonction 10 Jacqueline Leiner, Aime Cesaire, le terreau primordial, vol. 1 (Tubingen : Narr, 1993) 136. 11 Leiner, vol. 1 136. 12 Andre Breton, « Un Grand poete noir », Fontaine 35 (1944) : 545. 13 « Un Grand poete noir » 545. 14 « Un Grand poete noir » 546-547.

4 rigoureusement definie ».15 Le frangais ici est utilise dans le but de devoiler les qualites d'un peuple et d'une culture negro-africains, trop souvent denigres de 1'Occident. Mis a part peut-etre un contact avec des mouvements litteraires parents — a savoir le symbolisme et le surrealisme —, les trois poetes semblent de prime abord bien difficiles a associer : les differences d'experiences geographiques, philosophiques et sociopolitiques qui les marquent apparaissent en effet irreconciliables et se retrouvent sans nul doute dans leurs discours et leurs textes. Or, j'affirme que les projets poetiques de Baudelaire, Prevert et Cesaire se croisent tout de meme, en premier lieu dans le sens ou ils refletent une preoccupation commune, a savoir le malaise humain et social. Dans des poemes comme «Au lecteur» et «L'Irremediable», Baudelaire engage une reflexion sur le statut et le pouvoir de l'homme dans l'existence, concluant que la vie est inexorablement miserable. D'autres textes comme «Le Crepuscule du matin» et «L'Ame du vin » relevent plus precisement la situation problematique et sans recours des demunis de la societe. Baudelaire s'en desole a plusieurs reprises dans ses pensees intimes comme Mon coeur mis a nu, mais c'est dans sa notice d'un recueil de chansons de Pierre Dupont que le poete exprime peut-etre le plus vivement sa sympathie et sa desolation a l'egard des conditions de vie ouvrieres. L'insatisfaction existentielle et la situation intolerable de certains groupes sociaux constituent aussi des themes centraux dans la poesie prevertienne ; le recueil Paroles regorge de textes traitant de cette question. Dans « Pater noster » par exemple, la voix poetique passe en revue les malheurs et les tristesses qui frappent le monde. La vie inexorable du proletaire est mise en avant dans «Le temps perdu » et «L'Effort 15 Jean-Paul Sartre, « Orphee noir », Anthologie de la nouvelle poesie negre et malgache de langue frangaise, ed. Leopold Sedar Senghor (Paris : Presses Universitaires de France, 1948) xxviii.

5 humain », deux poemes qui deplorent 1'exploitation ouvriere et decrivent l'etendue de la desolation du travailleur. Dans un entretien avec Andre Pozner, Prevert denonce explicitement le monde actuel et l'insatisfaction qui y regne en definissant la societe contemporaine comme « une civilisation de dechets, et d'abord de dechets humains ».16 Enfin, Cesaire releve de meme le caractere inhumain de la societe actuelle et 1'alienation de certains groupes sociaux et ethniques qui y vivent. Dans son long poeme en prose Cahier d'un retour au pays natal, l'ecrivain martiniquais s'attache a denoncer le mode de pensee occidental contemporain qui conduit a l'avilissement systematique de 1'autre. Cesaire decrit plus particulierement l'exploitation coloniale, basee sur un appat du gain de type capitaliste, et rend compte du denigrement et de l'asservissement des travailleurs locaux qui en resultent. Dans son Discours sur le colonialisme, le poete s'exprime clairement sur le manque d'humanite du monde actuel. A l'oppose, il favorise les civilisations para-europeennes et pre-capitalistes, declarant: « C'etaient des societes communautaires, jamais de tous pour quelques-uns. C'etaient des societes pas seulement ante-capitalistes, comme on l'a dit, mais aussi anti-capitalistes ».17 A partir et au-dela de ces constatations, j'affirmerai dans les pages qui suivent que les projets poetiques de Baudelaire, Prevert et Cesaire offrent tous trois des strategies similaires pour transcender le sentiment d'angoisse existentielle et l'etat de misere sociale que je viens de decrire. Divises par le temps et l'espace, ecrivant dans des styles qui ne pourraient differer les uns des autres plus radicalement, ces trois auteurs evaluent en effet la possibilite d'une satisfaction et d'un bonheur existentiels pour l'humanite, et en 16 Jacques Prevert et Andre Pozner, Hebdromadaires, (Euvres completes, vol. 2 (Paris : Gallimard, 1992) 883. 17 Aime Cesaire, Discours sur le colonialisme, (Euvres completes, vol. 3, ed. Jean Paul Cesaire (1950 ; Fort-de-France : Desormeaux, 1976) 369.

6 particulier pour les plus defavorises, par l'usage d'une perception basee sur la transfiguration esthetique du monde et de l'existence meme. Cette esthetisation porte en particulier sur les elements de la vie les plus quotidiens, banals, ininteressants ou denigres. II est important de faire remarquer que d'autres poetes que ceux que j'etudie ainsi que d'autres genres que la poesie pourraient indeniablement contribuer a 1'etude de la question qui m'interesse ici. La vision esthetisante se retrouve en effet, a divers degres, dans toute oeuvre poetique et apparait meme de maniere constante dans d'autres textes poetiques que ceux de Baudelaire, Prevert et Cesaire. Ainsi Victor Hugo, pour n'en citer qu'un, est le poete du peuple par exemple et fait un usage intensif de cette perception dans son oeuvre, comme l'illustre son poeme «Le Mendiant ». La transfiguration esthetique se rencontre aussi dans le roman realiste, avec par exemple 1'accent sur la beaute du quotidien et la sublimation de la vie citadine. Cependant, ce qui m'interesse ici, et qui rend la transfiguration esthetique unique dans le cas de Baudelaire, Prevert et Cesaire, est son omnipresence ainsi que son traitement exemplaire dans 1'oeuvre poetique des trois auteurs : cette demarche perceptive y fait l'etat de reflexions recurrentes et approfondies, donnant naissance a une veritable metaphysique de vie, alors que ses effets positifs sur les questions humaines et sociales qui hante l'humanite y sont systematiquement explores. Dans mon travail, je contextualiserai d'abord l'emergence de cette vision dans le cadre de l'avenement de la modernite au XIXe siecle, puis j'en definirai en detail les principes de fonctionnement. De plus, j'en soulignerai les enjeux, a la fois comme moyen de redonner a l'humanite un sentiment de serenite et d'ordre et comme subversion

7 et remise en cause des normes epistemologiques et sociales nefastes a l'homme. Je discuterai finalement des limites du pouvoir et des degres d'efficacite d'une telle perception. A terme, mon etude soulignera une evolution du discours sur cette transfiguration au cours des deux siecles derniers, cette vision passant d'un cadre perceptif et individuel a la sphere politique et collective. Mon travail permettra aussi de tirer des conclusions inedites sur les enjeux des textes en question et sur la conception propre des trois auteurs concernant la poesie, ainsi que sur l'etat du discours epistemologique, philosophique et esthetique en territoire frangais au XIXe et au XXe siecles. Pour mener a bien mon analyse, j'explorerai deux ouvrages de chaque auteur. Le choix des textes se justifie d'abord par leur apport a la problematique etudiee, c'est-a-dire la misere humaine et sociale et la perception esthetique qui y repond. De plus, les deux oeuvres du meme poete se trouvent complementaires en termes de style et de contenu, s'approfondissant, s'elargissant, ou parfois meme se contredisant l'une l'autre. Ainsi pour Baudelaire, je me concentrerai sur Les Fleurs du mal (1861), et en particulier sur les sections « La Mort », « Tableaux parisiens » et « Le Vin ». J'analyserai aussi des poemes du recueil Petits poemes en prose (1869) tels que «Le Mauvais vitrier », « Le Vieux saltimbanque », « La Chambre double » et « Le Joujou du pauvre ». Les textes de Prevert que j'etudierai sont tires des recueils Paroles (1946) et de Spectacle (1951). II s'agira par exemple de « Pater Noster », du « Temps Perdu », de « Page d'ecriture », ou bien encore d'« Intermede » et du « Miroir brise ». Le poeme en prose Cahier d'un retour au pays natal (1939) sera au centre de mon etude sur Cesaire, en dialogue avec des textes provenant des recueils Soleil cou coupe (1948) et Corps perdu (1949), regroupes

8 par la suite sous le titre Cadastre, comme «La Chevelure », « Couteaux midi » et « Corps perdu ». Au-dela des ecrits poetiques produits par les trois auteurs, j'aurai recours tout au long de ma reflexion a certains de leurs textes non litteraires, ainsi qu'a des recherches biographiques ou critiques a leur sujet. Je consulterai par exemple les comptes-rendus de salons, la correspondance et les journaux intimes de Baudelaire, les biographies et les entretiens dedies a Prevert, et enfin les discours politiques et les essais de Cesaire. Dans la premiere partie de mon travail, j'exposerai le cadre philosophique et sociopolitique qui sous-tend 1'apparition d'une transfiguration esthetique comme reponse au mal-etre humain et social. Ceci me permettra plus precisement de determiner en quoi le passage final a la modernite rend possible et justifie le mode de reflexion et la demarche de perception mise en scene dans les textes des trois auteurs. Au cours de cette analyse, je releverai entre autres le caractere pre-moderne de Baudelaire. Alors que je definirai en premier lieu la modernite dans le cadre du XIXe siecle suivant la perspective nietzscheenne d'abandon du divin explicateur, je demontrerai en effet en quoi Baudelaire peine encore a accepter 1'absence d'un quelconque pouvoir superieur dirigeant l'humanite. Dans ce cadre, le poete ne considere aucune possibility pour l'homme d'ameliorer son sort et d'atteindre une serenite existentielle de lui-meme. Considerant l'humanite comme une masse passive, conception toute anti-moderne, le poete incite tout un chacun a fuir sa condition et le «Gouffre» qui le guette en cherchant une echappatoire, par exemple dans l'ivresse comme le propose le poeme « L'Ame du vin »

9 ou dans la mort comme l'illustre «La Mort des pauvres ». Cependant, j'argue que la sensibilite aigue du poete lui permet en meme temps de poser les jalons d'une reflexion moderne, definie par Michel Foucault dans son essai « Qu'est-ce que les Lumieres ? » comme l'observation critique du present et de l'actualite. Dans le domaine artistique par exemple, Baudelaire proclame la souverainete prochaine d'une inspiration poetique basee sur l'urbain et le quotidien, themes eminemment modernes. A partir de cet elan esthetique, le poete ebauche une analyse sociologique et philosophique de l'environnement de la ville et de ses habitants, demarche entrant une fois de plus dans le cadre de l'attitude moderne. Grandissantes tout au long du XIXe et omnipresentes au XXe siecle, ces tendances se retrouvent de fagon marquee dans le discours et la poesie de Prevert et de Cesaire, auteurs pleinement modernes. De cette demarche se constitue la possibility, voire la necessite, de l'usage d'une perception que je nomme transfiguration esthetique. Sans guide divin a invoquer ou a blamer, l'homme peut et doit desormais trouver une maniere de vivre seul et de construire sa propre destinee. Baudelaire introduit deja la possibility d'une telle perspective dans sa conception du poete, instance qui a le pouvoir, de par ses dons perceptifs hors du commun, de depasser individuellement l'absurdite d'une vie sans dieu et d'atteindre une plenitude inedite — c'est ce qu'annonce le poeme «Benediction ». Prevert et Cesaire, quant a eux, considerent cette faculte comme une habilete quasi-universelle et indissociable de la vie meme. Dans « Le Temps perdu » par exemple, Prevert prouve que le bonheur sur terre est toujours possible et accessible a tous, les contraintes des realites humaines et sociales pouvant etre depassees par une perception esthetique du monde. De meme, Cesaire envisage l'acces possible a la felicite et a la plenitude, et ce meme pour les plus

10 defavorises. Dans le Cahier, cette dynamique passe par un retour a la conception cosmique negro-africaine, tout en instaurant une idee d'egalite ethnique et de fraternite universelle. J'etudierai en detail dans une seconde partie le mode de fonctionnement de cette perception transfigurante. A l'aide des constats etablis au chapitre precedent concernant le contexte d'emergence de cette demarche, je definirai cette perception comme une vision procedant de la decouverte d'un interet, d'une valeur et d'une signification inedites d'objets lies au present, a l'actualite et a la vie de tous les jours, et ce par un processus d'esthetisation et de transfiguration de leurs caracteristiques communes et connues. Cette demarche se fait principalement par des rapprochements inattendus entre les elements observes. Le poeme baudelairien « Correspondances » est le modele precurseur de cette vision : d'une part, il en etablit les regies, d'autre part, il en illustre le resultat. Ce depassement du commun engendre 1'adoption de principes perceptifs et poetiques inedits et inattendus, comme une poetique du vulgaire ou une esthetique de l'horreur. II peut s'agir de souligner la beaute d'une « Charogne » pour Baudelaire, d'une rue parisienne populaire chez Prevert dans « La Rue de Buci maintenant... » ou de la vegetation tropical dans le Cahier de Cesaire. J'insisterai aussi dans ce chapitre sur l'importance d'etats lies a l'irrationnel comme 1'imagination, la nostalgie, le reve et la reverie, montrant en quoi 1'usage de ces etats facilitent grandement l'acces a une perception transfigurante du monde. Le troisieme chapitre portera sur les effets de la transfiguration esthetique. Tout d'abord, je montrerai en quoi cette vision repond au malaise metaphysique et social en permettant de retrouver une satisfaction et une serenite de vivre. J'arguerai que cette

perception, basee sur l'esthetisation et la mise en correspondance d'elements qui nous entourent, conduit a une revalorisation de l'existence commune ainsi qu'a un sentiment d'unite cosmique, toutes choses semblant, d'une fagon ou d'une autre, reliees. Au-dela de cet effet, j'affirmerai que la perception transfigurante possede le pouvoir de remettre en question les normes litteraires, sociales et meme epistemologiques en place. La vision esthetique construit en effet un systeme de pensee qui s'oppose aux jugements esthetiques, sociaux et philosophiques etablis, normes qui paraissent nefastes a l'humanite et surtout aux plus demunis d'apres les trois poetes. Base sur une connaissance sensorielle et imaginaire plutot que rationnelle et utilitaire, le discours transfigurant definit alors les concepts de vrai, de beau, de bon et de precieux a partir d'elements traditionnellement juges inaptes a incarner ces valeurs. Ainsi, le beau se trouve dans l'horreur ou le vulgaire, le depouille et le rustre deviennent des biens superieurs et precieux, tandis que l'union harmonieuse de notions opposees comme le diurne et le nocturne est desormais possible. Selon cette perspective, la societe ne denigrerait plus les plus pauvres, faibles ou incultes, mais rechercherait l'harmonie humaine et la fraternite universelle. Dans la quatrieme et derniere partie de mon travail, je tacherai de relever les limites de Taction positive de cette perception particuliere. Plus particulierement, je nuancerai les pouvoirs de cette vision en reduisant son acces a une certaine population et en limitant son effet dans le cadre d'une amelioration concrete du systeme social et des discours humains. D'une part, je montrerai que Baudelaire congoit la transfiguration esthetique comme un don reserve a certaines ames hypersensibles, le poete en tete. D'apres cet auteur, la figure du poete fait en effet l'objet, et ce des sa naissance, d'une

« Benediction » qui lui permet de percevoir le monde autrement et de depasser ainsi sa condition de vie morne. Chez Prevert et Cesaire, c'est uniquement le pauvre, le marginal et le demuni, vivant a l'egard des normes de pensee dominantes, qui restent ouverts a leur imagination et a leurs sens et peuvent, comme le travailleur du « Temps perdu » ou le Martiniquais dans le Cahier, acceder a cette vision transfigurante. D'autre part, je m'interrogerai sur le degre d'efficacite de cette perception vis-a-vis de 1'amelioration des rapports humains et des problemes sociaux. Si, comme je l'ai montre precedemment, cette transfiguration opere une subversion discursive, j'ajouterai ici que cette critique ne peut, a terme, engendrer de renversements humains et sociaux. En etudiant les ecrits des trois poetes sous cet angle, je conclurai que la perception transfigurante n'est qu'une consolation personnelle a l'insatisfaction existentielle ou sociale chez Baudelaire, un modele de vie collectif satisfaisant dans un monde qui ne l'est pas et ne le sera jamais pour Prevert, et enfin, un encouragement vers un engagement politique pour Cesaire. La contribution et les difficultes de la presente etude resident bien sur dans l'association de trois poetes dont l'ceuvre semble, de prime abord, difficile a relier. Je montre en effet ici en quoi le discours des auteurs sur les preoccupations centrales de mon travail se rejoignent: tous trois denoncent, a leur maniere, un mode de societe tourne vers la raison et l'individualisme et explorent la capacite d'une perception poetique a lutter contre ce systeme inhumain et insatisfaisant. II s'agit aussi ici de mettre en parallele et de relever les similarites de fonctionnement entre trois types d'acces a la

transfiguration esthetique : l'une engendree par le don naturel, 1'autre permise par le denuement social, et la derniere reliee a une philosophie de pensee negro-africaine. Outre le fait de mettre en dialogue des artistes bien differents, mon analyse se targue de depasser les discours communs sur les trois poetes enfin d'en devoiler des perspectives inedites. Certes, ma recherche se base sur certaines caracteristiques bien connues des auteurs et de leurs oeuvres. Cependant, ces attributs familiers sont mis au service de la question qui me preoccupe, ce qui me permet de renouveler la connaissance et 1'interpretation des textes etudies. Pour Baudelaire par exemple, la question d'une elevation perceptive, en particulier a travers la notion de correspondance, est largement etudiee. Le poete decrit lui-meme a plusieurs reprises ce processus par analogie sur lequel repose sa conception poetique du monde, conception qui apparait en son essence dans le texte « Correspondances ». Cependant, peu d'analyses etudient de maniere approfondie les effets et les raisons de cette perception poetique, ainsi que les alternatives offertes aux individus autres que les artistes. Ainsi, mon etude s'interroge bien sur le pouvoir harmonisant, apaisant et subversif de la vision transfigurante chez Baudelaire. Elle devoile aussi la presence dans le discours baudelairien de deux modes d'elevation de l'esprit: l'une, idyllique et Ideale, est reservee a l'ame artiste ; l'autre, pis-aller offert aux communs des mortels, se presente comme un paradis artificiel cree par l'usage de substances exterieures telles que l'alcool et la drogue. Enfin la question sociale, centrale dans mon analyse, est tres peu souvent discutee, si ce n'est de maniere superficielle, dans les essais critiques sur Baudelaire. Seulement dans l'oeuvre de Walter Benjamin intitulee Charles Baudelaire : a Lyric Poet in the Era of High Capitalism trouve-t-on une

reflexion serieuse sur le rapport de l'ecrivain a l'urbain dans le cadre de la montee du capitalisme. Si de nombreuses analyses de l'oeuvre de Prevert se concentrent sur les importants themes abordes de mon etude, comme une inspiration tiree du quotidien et un interet particulier pour les demunis, ces perspectives se presentent en general separement dans les recherches. Peu de critiques relient en effet le traitement de la condition des defavorises aux perceptions esthetisantes de la realite que depeint le poete et dont celui-ci incite les pauvres a faire l'experience. Dans mon travail sur Prevert, la difficulte principale reside dans le peu de sources critiques a disposition. La majorite des ouvrages consacres au poete, qu'ils soient organises chronologiquement ou thematiquement, sont de nature biographique, tels que le Prevert d'Andree Bergens, Jacques Prevert de Yves Courriere ou bien encore Jacques Prevert. Des mots et merveilles de Rene Gilson. Au- dela, les recherches sur l'oeuvre poetique de l'ecrivain se concentrent principalement sur son usage particulier du langage ou sur les champs thematiques qu'il affectionne. II s'agit par exemple de l'anthologie editee par Marc Lapprand et intitulee Trois fous du langage : Vian, Queneau, Prevert ou bien des etudes regroupees par Carole Aurouet, Daniel Compere, Daniele Gasiglia-Laster et Arnaud Laster dans Jacques Prevert. « Frontieres effacees ». Refusant de se considerer comme un intellectuel et un critique litteraire, Prevert n'a jamais produit de texte theorique sur sa vision de la litterature ni sur sa conception des methodes, des buts et de la valeur a assigner a l'oeuvre poetique. Seuls les quelques entretiens qu'il a accordes, notamment sous forme d'une collaboration avec Andre Pozner publiee sous le titre Hebdromadaires, ainsi que sa correspondance, en particulier avec ses amis ecrivains, peuvent nous eclairer a ce sujet. A ma connaissance,

il n'existe malheureusement aucun projet de reconstitution du discours theorique et critique de Prevert sur la litterature, ni d'anthologie regroupant les correspondances ou les entretiens journalistiques du poete. Mon etude constitue done un premier pas dans cette direction : devoiler le discours de Prevert concernant divers aspects touchant a la litterature, et en particulier au pouvoir de subversion sociale et a 1'accessibility de la creation poetique, ainsi qu'au role — ou tout du moins a l'influence possible — de l'ecrivain sur les classes populaires et la societe en general. Dans le cas de Cesaire, beaucoup de recherches traitent de ses revendications sociales, et surtout de son desir de lutte contre la misere psychologique et physique du peuple noir. II s'agit par exemple de 1'etude de Victor Hountondji intitulee Le Cahier d'Aime Cesaire : evenement litteraire et facteur de revolution ; le critique y montre en quoi ce poeme en prose est une revolte contre 1'oppression occidentale et un texte-guide vers la redecouverte de l'identite ancestrale des Martiniquais. Cesaire lui-meme s'exprime clairement a ce sujet dans son Discours sur le colonialisme et dans sa « Lettre a Maurice Thorez », entre autres. L'autre element important de mon travail, la vision transfigurante du monde, s'observe facilement chez Cesaire dans son apologie des perceptions poetiques de la realite, comme celle dominant 1'apprehension du monde cosmique selon la culture negro-africain ; l'auteur developpe cette idee notamment dans son essai «Poesie et connaissance » et son «Discours sur l'art africain ». II est cependant peu commun d'adopter, comme je le fais dans ma recherche, une demarche qui consiste a allier les deux preoccupations, a savoir revendication sociale et perception poetique, et a constituer la seconde comme un tremplin a la premiere.

Full document contains 249 pages
Abstract: This study focuses on how the works of Charles Baudelaire, Jacques Prévert and Aimé Césaire respond to misery and existential anguish in the context of the shift to modernity, and particularly through the changes that modernity brings to philosophical discourses on the human and social condition. I argue that all three writers, although in different ways, explore the qualities of a particular perception of the world as a response to human alienation and social agony. This perception, based on "aesthetic transfiguration," goes beyond the appearance and usefulness of things to capture the aesthetic and metaphorical value of the world around us. I suggest that this vision, to varying degrees and with varying success, makes possible a certain relief from a social world of discontent for those able to achieve it; it also represents the first step toward a more political and collective reaction toward social and human dissatisfaction. My dissertation brings together the works of three very different poets, unveils the evolution of the role of literature in the past two centuries and serves, finally, to illuminate the concept of modernity.